
« À avoir raison trop tôt, on a, par rapport aux autres, les mêmes torts que si l’on se trompait » disait Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien en 1951. Il y a des moments où l'on réalise que les idées défendues depuis des années étaient simplement… en avance. Le sommet informel des chefs d’États européens du 12 février à Alden Biesen en Belgique en est la démonstration.
Ce qu’Emmanuel Macron portait depuis son discours de la Sorbonne en 2017 — souveraineté industrielle, préférence européenne, marché unique unifié, champions européens — est devenu ce jour-là la feuille de route officielle des Vingt-Sept. Pas sous la pression d'une monde politique. Sous la pression des faits. La marche des évènements a rattrapé l’Europe.
La France n'a pas attendu que la situation se dégrade pour proposer. Elle a proposé quand personne ne voulait encore entendre. Et c'est Stéphane Séjourné, depuis Bruxelles en tant que vice-président exécutif de la Commission chargé de la stratégie industrielle, qui transforme aujourd'hui cette vision en législation concrète — secteur par secteur, obstacle par obstacle.
Le « Buy European Act » : de la préférence à la règle
Le 1er février, Stéphane Séjourné cosignait avec 1 141 dirigeants d'entreprises européennes un appel à établir une véritable préférence européenne dans les marchés publics.
Le principe est simple : chaque fois que de l'argent public européen est engagé — marché public, aide d'État, subvention — l'entreprise bénéficiaire devra produire une part substantielle de sa production sur le sol européen.
Ce n'est pas une rupture avec nos valeurs d'ouverture. C'est s'aligner sur ce que font déjà les États-Unis avec le « Buy American Act » et la Chine avec ses politiques industrielles. Le futur règlement sur l'accélération industrielle, attendu fin février, en définira les contours secteur par secteur.
Le « 28e régime » : pour enfin penser un statut européen unifié de l'entreprise
Aujourd'hui, une entreprise qui veut opérer dans plusieurs pays européens doit créer des filiales nationales, jongler avec autant de droits des sociétés, de régimes fiscaux et d'obligations administratives qu'il y a d'États membres. Selon le FMI, les différences réglementaires entre pays européens équivalent en impact économique à des droits de douane de 50 % sur les biens et 110 % sur les services.
Le « 28e régime » — surnommé « EU Inc. » — y répond directement : un statut juridique unique, valable dans les 27 États membres, créable en 48 heures, entièrement en ligne. Une seule société. Un seul corpus de règles. La Commission veut le déployer d'ici fin 2027 – le plus tôt sera le mieux.
Les eurobonds d'avenir : le débat qui ne peut pas être évité
Emmanuel Macron a remis sur la table la question des obligations communes européennes pour financer les investissements dans les secteurs d'avenir — énergie, défense, numérique, industrie verte.
L'argument est solide. L'Europe dépense mais elle dépense mal : en ordre dispersé, sans masse critique, sans capacité à peser sur les marchés financiers comme le fait le Trésor américain. Un instrument d'emprunt commun permettrait de mobiliser des montants à la hauteur des défis — et de le faire à des conditions que la plupart des États membres ne peuvent pas obtenir seuls.
Berlin s'y oppose encore. Mais la dynamique change. La menace des droits de douane américains, les besoins massifs de réinvestissement industriel et la nécessité de financer la transition énergétique rendent cette discussion inévitable. Le sujet a été renvoyé au sommet de mars — il y sera.