
« La mer, c’est ce que les Français ont dans le dos quand ils regardent la plage », disait Éric Tabarly, à juste titre, car les Français n’ont pas toujours conscience du rôle que joue la mer pour leur pays. Mais c’est surtout, aujourd’hui, l’espace par lequel transite près de 70 % de la cocaïne consommée en Europe. Loin d’être un espace vide, la mer est un espace plein : les conteneurs, les cargos, les navires de pêche ou de plaisance qui y passent sont devenus la colonne vertébrale d’une économie criminelle mondialisée qui déferle sur l’Europe.
Le narcotrafic n’est plus un fléau lointain. Il s’enracine dans nos ports, s’infiltre dans nos quartiers et alimente une économie parallèle qui corrode nos institutions. Le Parlement l’a constaté en mai 2024 : la France est « submergée » par un trafic générant plus de 3,5 milliards d’euros par an de revenus criminels.
En tant que rapporteur du projet de loi de lutte contre le narcotrafic à l’Assemblée nationale, je mesure combien cette bataille exige des moyens juridiques et humains nouveaux. Réserviste citoyen de la Marine nationale, j’ai été au contact de nos marins pour appréhender son rôle concret dans cette guerre sur l’eau : l’attente, la traque, l’interception.
Un État qui doit rester debout face à la criminalité mondialisée
Les cartels ne sont plus des bandes : ce sont des multinationales. Le rapport sénatorial parle d’une « ONU du crime » installée aux portes de l’Europe. Ces organisations investissent nos ports, achètent des complicités locales et s’engouffrent dans nos failles administratives.Face à elles, l’État est questionné dans sa capacité à répondre. Car derrière chaque conteneur intercepté se joue un choix politique : celui d’une République qui tient encore la mer ou qui la laisse filer.
Une responsabilité française et européenne
Avec 11 millions de km² de zone économique exclusive, la France dispose du deuxième espace maritime mondial. Si elle est un atout pour notre rayonnement et notre projection de puissance, les défis logistiques inhérents à sa taille impliquent un investissement financier conséquent, alors que nos finances publiques sont de plus en plus contraintes.Nos territoires ultramarins – les Antilles et la Guyane – sont en première ligne. Fort‑de‑France, Pointe‑à‑Pitre et Cayenne sont devenues des points de passage majeurs. En les défendant, la France protège aussi l’Europe entière. Chaque cargaison stoppée dans les Caraïbes, c’est autant de cocaïne qui n’atteindra pas Rotterdam, Anvers, Marseille ou Le Havre. Loin de n’être qu’une mission nationale, l’action de la Marine française est un acte de souveraineté européenne.
Une guerre que nous ne devons pas subir
En 2023, plusieurs opérations majeures ont permis la saisie de plus de quatre tonnes de cocaïne dans l’Atlantique et l’océan Indien. Mais cette guerre reste asymétrique : les cartels saturent les mers pour contourner nos défenses. Le défi est immense pour notre Marine et nos marins car comme en mer rouge face aux drones, le rapport en termes d’intensité des moyens déployés est au profit des trafiquants. Face aux small boats nous engageons nos patrouilleurs hauturiers et nos frégates de surveillance. Chaque victoire française révèle l’ampleur du défi. Comme le souligne le Sénat, nous essayons trop souvent de « vider l’océan à la petite cuillère ». C’est pour cela que l’action politique doit suivre, car nous ne pouvons pas laisser nos marins se battre seuls.Dans ce cadre, les engagements pris lors de la dernière loi de programmation militaire joueront un rôle dans la capacité de l’État à faire face en matière de narcotrafic, par exemple avec le programme de la future corvette européenne appelée à remplacer les frégates de défense de la classe Floréal. C’est aussi le sens du tournant engagé par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Pour la première fois, la France se dote d’une stratégie extérieure offensive contre les trafics : la signature annoncée de douze nouveaux accords de coopération sécuritaire avec les pays producteurs, de transit et de rebond — de la Colombie au Brésil en passant par les Caraïbes — permettra un partage opérationnel d’informations, des interceptions conjointes, et un ciblage en amont des navires soupçonnés de transporter de la drogue. Parallèlement, la création d’une Académie régionale de lutte contre la criminalité organisée structurera une véritable communauté d’action franco-latino-américaine, essentielle pour frapper les cartels à la racine plutôt que sur les seules routes maritimes.
À ces avancées diplomatiques s’ajoute un effort direct en soutien à l’action de l’État en mer : l’augmentation de 20 % des effectifs spécialisés dans nos ambassades, et le triplement de leurs moyens d’intervention, donneront à nos marins un renseignement plus précis, un ciblage plus efficace, et une coopération plus réactive avec les marines locales. La coopération inédite engagée avec la Marine mexicaine sur le contrôle portuaire et le suivi des conteneurs va renforcer notre capacité d’anticipation, bien avant que les cargaisons n’atteignent l’Atlantique.
Ces décisions ne relèvent pas du symbole : elles conditionnent directement la sécurité de nos marins, l’efficacité de leurs opérations, et la capacité de la France à reprendre l’initiative face aux trafiquants. C’est en frappant loin, en amont, avec nos partenaires, que nous pourrons protéger efficacement nos côtes.
Une Europe qui doit assumer son rôle
Le droit maritime, lent et complexe, est devenu une entrave. Dubaï et le Venezuela abritent ouvertement les barons de la drogue. L’Europe se cherche : coordination lente, juridictions fragmentées, ports vulnérables. La France doit être la puissance motrice d’une souveraineté maritime européenne.Le déplacement de Gérald Darmanin à Dubaï en apporte la preuve : quand la France frappe fort, les lignes bougent. Pour la première fois, une liste complète d’appartements et de villas de luxe appartenant aux narcos français a été remise aux autorités émiraties — et leur saisie actée. Résultat : 14 extraditions en dix mois, contre zéro auparavant.
Ce signal doit devenir une méthode : taper au portefeuille, frapper les sanctuaires financiers, et entraîner nos partenaires européens dans une stratégie offensive commune. La guerre contre les cartels se joue en mer, mais aussi là où ils cachent leur argent. Et sur ces deux terrains, la France doit mener la charge.
Augmenter les moyens de la Marine, c’est défendre la République
La Marine nationale n’est pas seulement un héritage : c’est notre première ligne de protection, elle sait se réinventer et elle le fait depuis 400 ans. Les frappes de drones en mer Rouge, les attaques hybrides contre les navires marchands, les enseignements du conflit en Ukraine — où la liberté de navigation est redevenue un enjeu stratégique majeur — rappellent que la mer est redevenue un espace contesté, dangereux, profondément politique. Ceux qui pensaient que la puissance au XXIe siècle pourrait faire l’économie de la puissance maritime font une erreur stratégique manifeste.
Face à ces ruptures, la Marine française s’adapte, modernise ses capteurs, renforce ses patrouilles, anticipe les nouvelles menaces. Elle le fait tout en conservant son rôle historique : protéger les côtes, traquer les trafics de drogue et d’êtres humains, sécuriser nos routes maritimes.
Ce travail est un rempart. Un rempart silencieux, mais indispensable.
C’est dans ce contexte qu’il faut entendre la désormais célèbre déclaration du général Fabien Mandon sur la « perte de nos enfants ». Si la formule a pu heurter certaines consciences peu préparées, c’est parce que le chef d’état-major dit vrai. Mais derrière les termes, il y a une réalité : nous ne vivons plus dans un monde où la paix se présume, où la menace reste théorique, où les mers sont des espaces neutres.
On peut contester la forme, mais difficile d’en nier le fond. L’effort de défense, que le général appelle justement « force d’âme », n’est pas une abstraction — c’est la condition même d’une France qui refuse la vulnérabilité stratégique.
Nous avons besoin d’une Marine forte, moderne, protégée, respectée. Pas pour préparer la guerre. Pour empêcher qu’elle nous atteigne.
Renforcer la Marine nationale, c’est défendre notre sécurité, notre souveraineté et notre cohésion nationale. C’est refuser l’impuissance. Et c’est donner à la France les moyens d’agir dans un monde où l’ordre ne tient que si nous le soutenons.
Je plaide depuis longtemps pour une maritimisation de la classe politique française. Les occasions manquées sont en la matière nombreuses si nous regardons. À tout malheur, bonheur est bon, espérons que le rôle décisif que joue la Marine nationale dans la lutte contre le narcotrafic puisse participer à la prise de conscience de la classe politique française qu’il n’y a pas de puissance sans marine forte ou capacité de projection.